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Liban-Golfe : Des tensions mais pas de divorce

29-05-2016

Soraya Hamdan - Hebdo Magazine

Alors que les relations politiques entre les pays du Golfe et le Liban n’ont jamais été aussi tendues, faut-il craindre des répercussions économiques? Peut-on se passer de ces pays?

Après l’annonce de l’Arabie saoudite du gel de son aide de quatre milliards de dollars aux forces armées libanaises et les appels des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à boycotter le Liban, la question des conséquences de ces mesures sur les relations économiques bilatérales se pose plus que jamais. Peut-on se passer de ces pays? Quelles conséquences pour l’économie libanaise en cas d’accroissement des tensions?

Pour Marwan Barakat, économiste en chef à la Bank Audi, le refroidissement des relations politiques entre le Liban et les pays du Golfe risque, en premier lieu, d’affecter le secteur réel, en particulier celui du tourisme, qui, depuis le début de la guerre en Syrie, a déjà payé un lourd tribut. «En 2015, le nombre de touristes s’est établi à 1,5 million d’individus contre 2,2 millions en 2010, explique-t-il. La part des touristes venant des pays du CCG est, quant à elle, passée de 380 000 à 140 000 touristes, un chiffre qui risque bien de continuer à baisser en 2016».

Pas de panique

Les Investissements directs étrangers au Liban (IDE) risquent, eux aussi, de pâtir de la dégradation des relations politiques entre le Liban et le CCG. Leur valeur avait déjà diminué de 45% entre 2010 et 2015, passant de près de 4,9 milliards de dollars à 2,7 milliards. «Il faut préciser que la majorité des IDE au Liban proviennent des pays du Golfe», insiste le Dr Barakat.

Malgré ces chiffres, il ne faut pas céder à la panique, selon l’économiste, qui prévoit, tout de même, un taux de croissance entre 1 et 2% pour 2016. Le spécialiste n’est pas non plus inquiet quant au risque de crise financière ou monétaire. «Sur le plan monétaire, le marché des changes a montré une résilience continue qui a été principalement favorisée par un niveau toujours élevé des réserves en devises», explique-t-il. Les avoirs extérieurs de la Banque du Liban (BDL) ont maintenu un niveau élevé de 37 milliards de dollars, soit 70% de la masse monétaire en livres, l’équivalent de 25 mois d’importations.

«Il est à noter que sur les 37 milliards de dollars d’avoirs extérieurs de la BDL, 860 millions de dollars seulement proviennent de dépôts du CCG, dont 600 millions de dollars pour le Koweït. Ce dernier a officiellement renouvelé son engagement d’aide au Liban», ajoute Marwan Barakat.

Pour Georges Corm, ancien ministre des Finances, ce refroidissement des relations entre le Liban et les pays du Golfe serait presque une bénédiction. «Il est grand temps de revoir notre modèle économique basé sur les banques, le tourisme de luxe et l’immobilier pour nous tourner vers un modèle qui profite à l’ensemble de la population libanaise», insiste-t-il.
«Il ne faut pas se leurrer: au Liban, il existe bien deux économies parallèles. La première est la richesse concentrée sur 50 km2 au maximum et concerne uniquement la ville de Beyrouth, tandis que la seconde, l’économie marginalisée, s’étend sur les 10 000 km2 restants du pays.
«Evidemment, pour la première économie, le boycott des touristes arabes peut donner des palpitations». Mais la vraie question à se poser aujourd’hui est de savoir s’il n’est pas grand temps de promouvoir un autre tourisme, comme le tourisme des régions, ainsi qu’une autre économie tournée vers les secteurs productifs comme l’agriculture et l’industrie, deux secteurs délaissés de notre économie et pourtant à énorme potentiel.

Selon l’ancien ministre, le Liban a un potentiel agro-industriel de 8 à 10 milliards de dollars par an. «C’est bien dommage que ce potentiel ne soit pas exploité. Il en est de même pour les services à haute valeur ajoutée. L’économie libanaise est basée sur le gaspillage: celui des terres, de l’eau et de ses talents, qui s’exportent pour faire profiter d’autres économies de leurs nombreux atouts. Prenons la crise diplomatique comme une opportunité de repenser nos fondamentaux économiques», martèle-t-il.

La conquête des marchés

Fadi Gemayel, le président de l’Association des industriels libanais, est de son côté plus nuancé. «Les pays du Golfe représentent plus du tiers de nos exportations, précise-t-il. Il s’agit de marchés traditionnels fiables et réguliers. En 2015, nous avons exporté pour 348 millions de dollars de produits vers l’Arabie saoudite, tandis que nous avons importé pour 380 millions de dollars de produits».

Cela dit, il faut relativiser ces chiffres, selon l’industriel, qui ne cache pas son ambition de partir à la conquête d’autres marchés. «Il existe aussi de très belles opportunités ailleurs, souligne-t-il. Les produits libanais sont à la mode partout et c’est tant mieux pour nous». Tous produits agroalimentaires confondus, les exportations libanaises vers l’Arabie saoudite se sont établies à 71 millions de dollars en 2015, alors que pour le seul marché du hommos aux Etats-Unis, la facture s’élève à 1 milliard de dollars.

Gemayel a mis l’accent sur «les sacrifices» des industriels libanais pour continuer à exporter dans les pays du Golfe depuis le début de la crise syrienne. «Nous avons dû subir des coûts additionnels liés aux problèmes de transport. Malgré cela, et même après la fermeture du point de passage de Nassib entre la Syrie et la Jordanie, nous avons continué à exporter vers ces pays. Aujourd’hui, la conquête de nouveaux marchés est une opportunité à ne pas manquer mais pour cela, il faut beaucoup travailler pour nous adapter à ces nouveaux débouchés».

Enfin, pour Georges Corm, il est important de souligner que les plus grandes années de prospérité qu’a connues le Liban étaient des années «où nous n’avions pas de touristes du Golfe. Ces derniers ont contribué à créer la bulle immobilière sur Beyrouth et ce n’est pas forcément une mauvaise chose que la situation change. Nous avons des appartements luxueux de 500 m2 dans toute la capitale libanaise que personne ne peut habiter. Alors non, nous n’avons pas besoin des Arabes du Golfe pour nous développer, ce sont eux qui ont besoin de nous».

Retrait des dépôts des ressortissants du CCG?

Pour Marwan Barakat, la crainte d’un retrait massif des dépôts bancaires des ressortissants du CCG n’est pas fondée. «Sur les 152 milliards de dollars déposés dans les banques, 32 milliards sont le fait de non-résidants (20%). Les dépôts des Libanais non-résidants dépassent de loin les comptes bancaires détenus par les ressortissants étrangers, avec des dépôts des ressortissants du CCG de moins de 10% du total des dépôts bancaires. La base de dépôts des banques libanaises est de nature libanaise, ce qui évite les sorties rapides et massives du marché local en périodes d’incertitude.

Par ailleurs, la crise politique entre le Liban et l’Arabie saoudite est un problème gouvernemental et non lié au secteur privé et les ressortissants du CCG ont des avantages à détenir des comptes bancaires au Liban. Ils souhaitent bénéficier d’un environnement bancaire réglementé, des pratiques conservatrices des banques libanaises, ainsi que du secret bancaire et des taux d’intérêt élevés. Pour Marwan Barakat comme pour l’ensemble des spécialistes interrogés, la crainte principale est l’influence de la baisse des cours du pétrole sur les flux financiers à l’entrée. «Ces derniers pourraient témoigner d’un ralentissement, car les Libanais expatriés dans le Golfe peuvent être affectés par ces évolutions.


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