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DES DOLLARS DE LA TERREUR AU PANAMA-PAPERS…

25-04-2016

Richard Labévière - prochetmoyen-orient.ch

En décembre dernier, prochetmoyen-orient.ch a consacré plusieurs articles aux financements de l’organisation « Etat islamique ».

L’une de nos conclusions était que les mécanismes par lesquels Dae’ch se procure ses ressources ne diffèrent pas foncièrement de ceux – à l’époque – mis en place par Al-Qaïda. Le 17 décembre 2015, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2253 visant à « tarir les sources de financement » de l’organisation « Etat islamique ».

Ce nouveau texte prolonge les résolutions 1368 et 1373, adoptées quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, sans que leurs dispositions ne débouchent sur des mécanismes réellement efficaces sur le front de la lutte contre le financement du terrorisme. Rappelons encore, que fin 2005, si le Trésor américain rappelait que « Riyad combat activement la menace du terrorisme », il soulignait aussi que « les autorités saoudiennes doivent agir davantage pour faire en sorte que l’argent saoudien ne soit pas envoyé à l’étranger afin de promouvoir la haine et l’extrémisme qu’elles tentent d’endiguer sur leur territoire ». Lors d’une audition devant la commission des Affaires judiciaires du Sénat américain, un haut fonctionnaire du Trésor1, Daniel Glaser précisait : « de riches donateurs en Arabie saoudite continuent à financer des extrémistes violents à travers le monde, de l’Europe à l’Afrique du Nord et de l’Irak à l’Asie du Sud-est. Nous espérons que l’Arabie saoudite prendra des mesures efficaces contre ces individus pour empêcher leur complicité avec la violence et adresser le massage clair que de telles activités ne sont plus tolérées dans et par le royaume ».

A l’appui de ce constat, le même haut fonctionnaire se permettait une recommandation : « l’Arabie saoudite devrait s’appuyer sur les efforts qu’elle mène sur son territoire pour exercer plus de responsabilités régionalement, et accroître ses coopérations bilatérales mondiales pour lutter contre le financement du terrorisme ». Enfin, Daniel Glaser réitère les soupçons pesant, à cette époque, sur trois fondations caritatives saoudiennes opérant dans le monde, déjà épinglées l’été précédant : l’Organisation islamique internationale de secours, l’association mondiale de la jeunesse musulmane et la Ligue islamique mondiale. « Les Saoudiens nous ont répondu que les organisations caritatives et ces ONGs internationales avaient une interdiction de fait d’envoyer de l’argent à l’étranger. Il n’est pas clair pour nous que cette interdiction de facto ait un véritable effet, et cela continue à nous inquiéter profondément », ajoutait-il. « De plus, cette interdiction ne s’applique pas aux filiales étrangères de ces ONGs, de même qu’aux organisations caritatives saoudiennes qui peuvent transférer des fonds de l’une à l’autre à travers le monde sans en rendre compte aux autorités compétentes du royaume », concluait Daniel Glaser en appelant encore Riyad à une plus grande vigilance face à des organisations qui, à travers le monde, « relèvent, de fait, de la responsabilité saoudienne ».

Ce bilan sans appel, accessible à tous sur internet quatre ans après les attentats du 11 septembre 2001, émanant d’un organisme d’Etat américain pourtant peu suspect d’hostilité à l’égard de l’Arabie saoudite, n’a été ni relevé, ni diffusé, ni commenté, tant par la presse américaine que par les médias européens. Un silence assourdissant, qui résume toutes les contradictions de la lutte contre le financement du terrorisme ; contradictions et inerties récurrentes qui refont immanquablement surface dès qu’un attentat est commis dans un pays européens ou contre des intérêts occidentaux dans le monde. A chacune de ces occasions sont invoquées les résolutions ad hoc du Conseil de sécurité de l’ONU en matière de lutte contre le financement du terrorisme, à chaque fois sont convoquées des réunions d’experts plus ou moins au fait du dossier et toujours sont répétées les mêmes recommandations sans suite…

Quand ce ne sont pas les Nations unies, l’Union européenne ou la Ligue arabe, la grande presse internationale se met aussi parfois de la partie. De temps en temps, des consortiums d’enquêteurs se réveillent pour réinventer la roue et nous livrer de grands récits salvateurs. Le dernier en date : une belle histoire panaméenne… De New York à San Francisco, un navire qui l’emprunte parcourt 9500 kilomètres entre les océans Pacifique et Atlantique, c’est-à-dire moins de la moitié des 22 500 kilomètres nécessaires pour contourner le cap Horn. Les 77 kilomètres du canal – dont la construction commença en 1880 à l’initiative du Français Ferdinand de Lesseps – sont un miracle annuel pour plus de 14 000 navires pouvant transporter jusqu’à quelques 203 millions de tonnes ! Désormais, le beau nom de Panama n’évoque plus seulement cette révolution maritime permanente, mais aussi une grosse fuite… un débordement, un tsunami d’informations concernant plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméens Mossack Fonseca.

Ce débordement historique détaille des informations concernant plus de 214 000 sociétés off-shore, ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés. Parmi eux se trouvent des hommes politiques, des milliardaires, des sportifs de haut niveau ou des People. Les chefs d’État ou de gouvernement de six pays – l’Arabie saoudite, l’Argentine, les Émirats arabes unis, l’Islande, le Royaume-Uni et l’Ukraine – sont directement incriminés par ces révélations, tout comme des membres de leurs gouvernements, des proches et des associés de chefs de gouvernements de plus de 40 autres pays, tels que l’Afrique du Sud, la Chine, la Corée du Sud, le Brésil, la France, l’Inde, la Malaisie, le Mexique, le Pakistan, la Russie, l’Algérie et la Syrie.

A l’origine de ce phénomène climato-médiatique provoqué par un réchauffement collectif des consciences, on trouve un « lanceur d’alerte » anonyme qui répond au pseudonyme de « John Doe ». Initialement transmises au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung en 2015, les données ont rapidement été partagées avec différentes rédactions de plus de 80 pays par l’intermédiaire de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) basé à Washington. Les premiers articles des Panama Papers – c’est comme cela qu’a été baptisé le phénomène – ont été publiés le 3 avril 2016. D’autres révélations ont été annoncées pour les mois à venir… Mais cette soudaine inondation de scoops planétaires, qui nous rappelle aussi Le tailleur de Panama – film américano-irlandais, réalisé par John Boorman d’après le roman éponyme de John le Carré -, pose passablement de questions, et pas seulement sur la montée du niveau des océans…

Afin d’échapper à leur administration fiscale d’origine, les plus grosses fortunes du monde bougent en permanence entre banques, sociétés financières et paradis fiscaux de toutes sortes. Ils leur arrivent même d’être hébergées dans des établissements off-shore qui en blanchissent les tâches initiales. Ce n’est pas vraiment une découverte ! Rappelons-nous seulement du secrétaire d’Etat au Trésor américain Paul Henry O’Neill qui interrompit brusquement – en mai 2001, c’est-à-dire trois mois avant l’effondrement des tours du World Trade Center -, la participation des Etats-Unis à un groupe de travail de l’OCDE, justement chargé de réfléchir à la création de mécanismes destinés à tracer l’argent susceptible de financer le terrorisme international. A l’époque, ce brave homme déclarait que « l’adoption de tels mécanismes serait contraire aux intérêts des Etats-Unis… »

En effet, l’une des premières questions soulevées par ces étranges Panama-Papers concerne bel et bien ces fameuses places off-shore, dont la majorité se trouve sous pavillons britannique et américain ! Au printemps 2003, à l’époque du déclenchement de la nouvelle guerre anglo-américaine contre l’Irak, l’auteur de ces lignes écrivait que pour lutter efficacement contre le terrorisme international, il eût été plus utile de bombarder les Bahamas, les îles Vierges et anglo-normandes que Bagdad-City… Cette provocation était destinée à lancer un débat nécessaire sur les établissements off-shore – refuges légalisés et institutionnalisés de la grande délinquance financière internationale – celui-ci n’eut évidemment pas lieu pas plus qu’il ne s’amorce aujourd’hui !

Cette question est absolument cruciale – d’autant plus lourde de conséquences avec la mise en oeuvre d’une mondialisation économique et financière tous azimuts -, et l’on peut regretter qu’en l’occurrence les Panama-Papers aient fait pschitt… Toujours à la pointe d’une communication « mouche du coche », François Hollande applaudissait alors des deux mains les « lanceurs d’alertes » mais ne proposait pas pour autant de donner l’asile à Edward Snowden, qui a révélé les données de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques. Cet ancien employé de la CIA est toujours inculpé par le gouvernement américain pour espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux. Exilé à Hong Kong en juin 2013, il a obtenu le droit de résidence en Russie pour trois ans et cherche toujours un pays d’accueil…

Sur le sujet, on aurait aussi bien aimé entendre notre grand argentier Michel Sapin, pourtant toujours si prompt à restreindre l’usage de l’argent liquide afin, aime-t-il répéter, de « lutter contre le financement du terrorisme » ; ses inventions récurrentes étant plutôt destinées à filocher les contribuables des classes moyennes… Toujours est-il, qu’hormis quelques vagues échanges formels sans suite entre les grandes capitales, les questions de fond sur les places off-shore et les paradis fiscaux passent une fois de plus à la trappe. La question est pourtant d’une simplicité enfantine : en définitive, pourquoi l’argent des grandes fortunes, des sociétés transnationales, comme du crime organisé ne se place-t-il pas dans les coffres des banques « normales », soumises aux législations nationales et internationales ? Autrement dit, pourquoi ne peut-on interdire et très simplement supprimer les places off-shore dont on sait depuis si longtemps qu’elles dissimulent la fraude fiscale la plus massive, les dollars de la terreur, l’argent de la drogue, de la traite des êtres humains, des trafics de drogue, d’armes, d’ivoire d’éléphants et de cornes de rhinocéros ?

Deuxième interrogation majeure, soulevée par la psychanalyste Anne Dufourmantelle : « comme il y a des souvenirs écrans pour l’individu, des sociétés écrans pour l’économie globalisée, pourquoi n’y aurait-il pas de scandale écran pour notre monde médiatique ? »2 Aux « big data » et banques de données massives, dont la plupart sont gérés par des sociétés privées américaines, correspondent désormais des consortiums d’investigation du type ICIJ, également basé à Washington… « Investigation », mot magique, totem contemporain de l’intelligence mondialisée comme ceux de « journalistes d’investigation », chevaliers blancs d’une transparence immédiate non moins mondialisée… autant de nouveaux acteurs pleins de bonnes intentions, autant de postures d’un nouveau journalisme plutôt étrange.

Evidemment, les dysfonctionnements normalisés et blanchis des économies parallèles, informelles et souterraines sont scandaleux et leurs révélations ne sont plus à proprement parler des scoops ! A ce titre, ils font assurément la une des médias, mais sont-ils plus insupportables que les ravages quotidiens et silencieusement meurtriers des économies légales ? Celles-ci produisent structurellement chômage, migrations et destructions de l’environnement, jetant à la porte, à la rue et à l’eau des millions d’individus, autant de dommages collatéraux des ajustements structurels nécessaires à la meilleure santé de l’économie néolibérale très normalement mondialisée. Bien-sûr, ces évidences récurrentes ont moins de chance de faire la une et le buzz !

Assurément, l’affaire des Panama-Papers a comme un arrière goût bizarre confirmant l’évolution d’un journalisme d’investigation qui tourne, de plus en plus, à l’entreprise de délations, délations qui sont rarement de grandes surprises et qui, en définitive ne changent rien – mais absolument rien – au désordre du monde. Et Le Monde, qui n’en loupe pas une, a frappé l’une de ses premières pages récentes d’un portrait du président algérien Abdelaziz Bouteflika comme l’un des chefs d’Etat épinglés par les Panama-Papers. Si des membres de son entourage apparaissent bien dans les documents de l’avocat Mossack Fonseca, celui-ci n’est pourtant pas nommément impliqué. Les mêmes vont ensuite s’insurger de voir les autorités algériennes leur refuser un visa pour couvrir la dernière visite de Manuel Valls… déclenchant l’indignation générale d’une corporation parisienne qui ne cesse de traîner l’Algérie dans la boue !

Au nom de Panama sont aussi associés les coups tordus des Delta Forces et des Bérets verts américains qui, à partir de l’Amérique centrale, n’ont cessé de prêter main forte aux dictatures latino-américaines. A partir de la Colombie notamment, ils continuent à le faire, contre le Venezuela et la Bolivie, mais cela intéresse moins nos journalistes d’investigation. Le philosophe Hürgen Habermas parle souvent de la presse comme « d’un pouvoir sans responsabilité ». Il pourrait ajouter que l’investigation, c’est comme les trains, ça peut en cacher d’autres…

En définitive, les dollars de la terreur n’en finissent pas de ressurgir, et toujours-là où ils sont attendus ! Les mêmes sempiternelles réunions de crise produisent inéluctablement les mêmes recommandations incantatoires non suivies d’effet. Gageons qu’aux révélations spectaculaires des Panama-Papers succèderont d’autres enquêtes d’investigations toutes aussi inopérantes et sans suite… comme si – pour reprendre à notre compte le constat d’Anne Dufourmantelle -, les scandales écrans nous dispensaient de nous occuper des anomalies plus quotidiennes et normalisées, pourtant elles-aussi parties prenantes du phénomène terroriste.


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