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Daech frappe en plein cœur de Bruxelles : L’Europe démunie face à la terreur

25-03-2016

Jenny Saleh & Joëlle Seif - Hebdo Magazine

L’Europe a replongé dans l’horreur, mardi 22 mars, avec les deux attentats meurtriers perpétrés à l’aéroport de Zaventem et dans une station de métro centrale du quartier européen, à Bruxelles. Des attentats revendiqués par le groupe Etat islamique et qui viennent rappeler aux Européens que la guerre est loin d’être finie.

Il est 8 heures du matin ce mardi à l’aéroport international de Bruxelles-Zaventem. Comme un jour de semaine normal, les voyageurs se pressent dans le hall des départs pour rejoindre les comptoirs d’enregistrement. Certains s’apprêtent à prendre l’avion pour des raisons professionnelles, d’autres partent tout simplement en vacances. Soudain, le chaos. Deux explosions successives dévastent le terminal principal de Zaventem, à proximité du comptoir d’enregistrement de la compagnie American Airlines. En quelques secondes, le hall de l’aéroport international est dévasté. Les faux plafonds s’effondrent sur les voyageurs et les employés, les vitres explosent et les éclats s’éparpillent sur la foule. Une épaisse colonne de fumée s’élève, l’air devient irrespirable avec une odeur de brûlé et des débris qui flottent. «J’ai vu des corps monter en l’air avant de retomber», racontera, plus tard, un témoin rescapé du massacre. Ensuite, ce sont les cris, les hurlements, des personnes paniquées et horrifiées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux. Certains se cachent, craignant une autre attaque, tandis que la plupart s’enfuient du terminal, laissant derrière eux valises et effets personnels. Les secours arrivent, mais le mal est déjà fait. Dans le hall des départs, les images sont horribles, des corps sont étendus par terre, certains démembrés, les blessés, hébétés, affichent des visages ensanglantés. Les forces de l’ordre tentent du mieux qu’elles peuvent d’évacuer les milliers de voyageurs vers les pistes de l’aéroport, ainsi que les parkings entourant la plateforme aéroportuaire.

Certains témoins raconteront, a posteriori, que la double explosion a été précédée d’une fusillade et que quelqu’un, probablement l’un des auteurs de l’attentat, a crié quelques mots en arabe. Les Belges ignorent encore que le cauchemar ne fait que commencer.

9h11, rue de la Loi, en plein quartier européen. A cette heure de pointe, les Bruxellois et les employés de diverses nationalités des institutions européennes qui jalonnent le quartier se pressent pour rejoindre leurs bureaux. Une rame de métro arrive à la station Maelbeek. Nouvelle explosion, à peine les portes du wagon ouvertes. Comme ils le peuvent, les passagers s’extirpent des rames, devenues des épaves brûlantes et encore fumantes. Certains parviennent à rejoindre la station la plus proche. Sonnées et couvertes de poussière et de sang, les victimes sortent au compte-goutte. Sur le lieu de l’explosion, de nombreux morts, incarcérés dans la carcasse du wagon. De nombreux blessés en état critique aussi, que les secours mettront de longues heures à extraire de ce métro devenu cercueil. A l’extérieur de la station, les victimes blessées sont aidées par les ambulanciers arrivés rapidement sur place. Les policiers sécurisent le secteur. Très nerveux, ils évacuent à cor et à cri le quartier, centre névralgique des institutions de toute l’Union européenne.

Le bilan de ces attaques est, une fois encore, dramatique. Dans des chiffres encore provisoires, les autorités belges annoncent qu’au moins 34 personnes ont trouvé la mort dans ces attentats, tandis qu’au moins 200 personnes ont été blessées. Des blessures parfois très graves. Certaines victimes sont brûlées au troisième degré, d’autres présentent des fractures ou d’importantes coupures. Des témoins ont vu des corps coupés en deux, d’autres des jambes broyées. Les terroristes avaient mis des clous dans leurs bombes afin de faire le plus de victimes possible.

Bruxelles est en état de siège. Tous les transports en commun de la capitale belge sont à l’arrêt. Les habitants sont priés de rester là où ils se trouvent. Les institutions européennes sont fermées. A Evere, l’accès au Q.G. de l’Otan est barricadé. Dans le quartier des ambassades c’est l’armée, en tenue de combat, qui monte la garde, notamment devant les représentations françaises et américaines.

Dans le reste de l’Europe aussi, des mesures sont prises. Les aéroports français, allemands, néerlandais, entre autres, voient leurs mesures de sécurité renforcées. Tous craignent d’autres attaques.

Alors que l’Europe est encore une fois la cible d’attentats meurtriers, l’enquête se poursuit. La police mène plusieurs perquisitions dans différents endroits de la Belgique. Dans la petite commune de Schaerbeek, la police retrouve ainsi «un engin explosif contenant, entre autres, des clous», ainsi que «des produits chimiques et un drapeau de l’Etat islamique». En effet, dans l’après-midi de mardi, un premier communiqué très bref de l’Etat islamique revendique, sans trop de surprise, les attaques de l’aéroport et du métro.

Des images de vidéosurveillance montrent les auteurs présumés de l’attaque perpétrée à l’aéroport. Les trois hommes, de type oriental, poussent des chariots sur lesquels sont posées des valises noires. Deux d’entre eux ont une main gantée de noir qui pourrait dissimuler un détonateur. «Deux ont probablement commis un attentat suicide», tandis que le troisième est «activement recherché», a indiqué le procureur belge Frédéric Van Leeuw. Le maire de Zaventem, Francis Vermeiren, affirme que les kamikazes présumés «sont venus en taxi avec des valises, leurs bombes étaient dans celles-ci. Ils ont mis leurs valises dans des chariots. Les deux premières bombes ont explosé» emportant aussi les deux kamikazes. L’attentat du métro est également attribué à un kamikaze.

Les suspects identifiés

Mercredi matin, la RTBF, citant une source policière, affirmait que les deux kamikazes de l’aéroport auraient été identifiés comme étant deux frères, Khalid et Brahim el-Bakraoui, deux Bruxellois déjà connus des services de police belge pour grand banditisme et recherchés dans le cadre de l’enquête sur les attentats de Paris. Le troisième homme serait Najim Laachraoui, alias Soufiane Kayal. Agé de 24 ans, il était déjà recherché pour les attentats de Paris, dont il pourrait être l’artificier.

Si le procureur belge Frédéric Van Leeuw a estimé, mardi soir, qu’il était «trop tôt pour établir un lien avec les attentats de Paris», le timing des attaques pose question.

Les attentats ont, en effet, eu lieu quatre jours après l’arrestation, dans la commune bruxelloise de Molenbeek, du suspect clé des attaques de Paris en novembre dernier, Salah Abdeslam. Le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, avait eu dimanche, ces mots, qui sonnent aujourd’hui comme une funeste prédiction. «Abdeslam était prêt à refaire quelque chose à Bruxelles après avoir participé aux attentats de Paris», affirmait-il.
Quatre jours après la capture, vivant, de Salah Abdeslam, quatre mois après les attentats de Paris, Daech aura donc confirmé sa capacité à frapper l’Europe en son cœur, loin de sa base syro-irakienne.

Faut-il voir une réponse des jihadistes à l’arrestation du terroriste ou s’agissait-il là d’une attaque déjà planifiée? Les terroristes ont-ils précipité leurs plans, frappant à l’aveugle, de peur que Salah Abdeslam ne parle? Envisageaient-ils de frapper ailleurs, dans une attaque de plus grande ampleur encore, peut-être dans le quartier européen qui concentre toutes les institutions européennes? Même si le bilan des victimes est déjà très lourd, il aurait pu être bien plus dramatique. Certains analystes estiment que la terreur était prête à frapper Bruxelles, nonobstant l’arrestation de Abdeslam. Pour autant, malgré l’imminence du danger, l’état d’alerte maximale n’avait pas été relevé en Belgique depuis l’arrestation du suspect le plus recherché d’Europe. Il ne l’aura été qu’après les attentats de Bruxelles. Le New York Times, qui publiait le week-end dernier un article détaillé et bien informé sur les attentats de Paris, faisait état d’une cellule de Daech consacrée aux opérations extérieures. Une sorte de légion jihadiste européenne. L’Europe, et plus largement le camp occidental, restent dans la ligne de mire de l’Etat islamique. D’autres attentats auront lieu. Il reste à savoir où et quand.

L’Allemagne, prochaine cible?

«Ensemble nous défendrons les valeurs européennes, celles de la liberté et de la démocratie», a déclaré le président allemand, Joachim Gauck, au roi des Belges. L’Allemagne, épargnée jusqu’à présent par la terreur islamiste, voit ses craintes accrues, après la journée de mardi, de devenir la prochaine cible de l’Etat islamique. Douze attentats auraient déjà été déjoués ces dernières années. En mai 2015, selon Le Figaro, la police allemande a évité de justesse une attaque à la bombe lors d’une grande course cycliste dans le quartier des finances de Francfort. Le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, maintient depuis des mois que la menace en Allemagne reste «élevée».

Mardi, peu après les attentats de Bruxelles, la police allemande a d’ailleurs arrêté trois Kosovars qui pourraient être liés à un réseau terroriste. Le même jour, en Turquie, trois jihadistes présumés ont été arrêtés par la police turque, alors qu’ils planifiaient d’attaquer des missions ou des écoles allemandes, fermées la semaine dernière en raison de risques d’attentat.

Frapper tous azimuts

La présence d’une kalachnikov et d’un troisième explosif à l’aéroport de Bruxelles dénote de la volonté des jihadistes de faire le plus de victimes possible, en associant, comme lors de l’attentat du Bataclan à Paris, deux modes opératoires. Pour les cellules de Daech disséminées en Europe, le mot d’ordre est désormais clair: il s’agit de frapper tout le monde, tous azimuts, et non plus des cibles spécifiques, comme cela a pu être le cas avant les attentats de Paris.

Ce changement de stratégie de l’Etat islamique montre une volonté claire de détourner l’attention des échecs enregistrés en Syrie et en Irak depuis le début de l’année où, selon plusieurs sources, Daech aurait perdu 22% de son territoire. Le recrutement en Syrie et en Irak accuse aussi un ralentissement depuis ces pertes. Ce qui pousserait l’Etat islamique à tenter de recruter en dehors de ces zones, en Europe par exemple. Avec dans l’ombre, l’ouverture d’un second front en Libye. A cela s’ajoute la concurrence accrue avec al-Qaïda au Maghreb islamique qui a multiplié les attaques spectaculaires et sanglantes dans plusieurs pays d’Afrique, comme, récemment, en Côte d’Ivoire.

La légion européenne de Daech

Le New York Times s’est procuré un rapport de 55 pages établi par la cellule antiterroriste mise en place quelques semaines après les attentats de Paris et remis au ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve. Dans un long article publié lundi 21 mars, on apprend surtout que la menace terroriste en Europe est loin d’être terminée, malgré la capture de Salah Abdeslam vendredi 18 mars. On y apprend que Abdel-Hamid Abaaoud, tué lors de l’assaut de Saint-Denis le 17 novembre 2015, avait voyagé jusqu’en Europe en se dissimulant parmi le flot de migrants, en compagnie de 90 candidats kamikazes. La majorité d’entre eux s’y trouveraient, encore aujourd’hui, éparpillés dans la nature et, sans doute, prêts à agir. Abaaoud aurait raconté à un proche avoir voyagé sur un bateau en Méditerranée avec 90 kamikazes en pleine crise des migrants. Il aurait choisi de poser ses valises en France car «les chances de réussite étaient plus grandes». Les papiers de ces jihadistes auraient, quant à eux, été confectionnés en Belgique. La vague de milliers de migrants qui a déferlé sur l’Europe apparaît comme une cache idéale pour des jihadistes qui souhaiteraient entrer sur le territoire.

Le rapport démontre aussi l’importance grandissante de Boubaker el-Hakim, auprès des jihadistes français et, plus largement, francophones. Celui qui a déclaré qu’il voulait «mettre la France à feu et à sang», aurait ainsi permis la professionnalisation des attentats et le changement de stratégie de Daech à l’extérieur, pour faire place à des attentats de plus en plus sanglants, en combinant plusieurs modes opératoires, allant de la fusillade à la prise d’otages, comme cela avait été le cas au Bataclan. Connu des services français, Boubaker el-Hakim, est surnommé «père des Français» au sein des réseaux jihadistes. Dans le magazine francophone de l’EI publié sur Internet, Dar al-Islam, Hakim déclare dans une interview: «Mon conseil est d’arrêter de viser des cibles symboliques. Frapper tout et tout le monde».

Le rapport apporte également des révélations sur les explosifs utilisés par les terroristes. A Paris, les explosifs auraient été fabriqués à partir de peroxyde, triacétone triperoxyde, mieux connus sous le terme de TATP, des composants faciles à trouver dans le commerce dans des produits courants. Le TATP serait désormais la marque de fabrique de Daech, qui entraînerait depuis 2013 ses combattants en partance pour l’Europe à l’utilisation et à la conception de ces explosifs.

D’autres explosifs découverts

Après les explosions qui ont dévasté l’aéroport de Bruxelles-Zaventem, le service de déminage s’est rendu sur place pour vérifier que d’autres engins explosifs n’étaient pas encore dissimulés. A raison. Car ils découvriront des armes dans le bâtiment, dont une kalachnikov, près du corps de l’un des assaillants, selon l’agence Belga. Une ceinture d’explosifs aurait été découverte encore intacte à l’aéroport. L’enquête de la police scientifique révèle très vite que trois bombes ont été utilisées lors de l’attentat de l’aéroport. Deux bombes se sont déclenchées dans le hall d’entrée. Une troisième bombe aurait également été découverte.


Alex Lenaerts: pas de changement pour les visas aux Libanais
Dans un entretien exclusif, l’ambassadeur de Belgique à Beyrouth, Alex Lenaerts, répond aux questions de Magazine.

On parle de failles dans la sécurité de l’aéroport de Bruxelles-Zaventem. Ces défaillances ont-elles facilité les attentats?

Nous craignions des attentats et nous nous y attendions, car nous avions des informations dans ce sens. Nous savions que des terroristes liés à Daech se trouvaient en Belgique. La sécurité de l’aéroport avait été renforcée, mais les attentats ont eu lieu dans le hall d’entrée, où il n’y a pas de contrôle, et qui est fréquenté par des milliers de personnes. Le contrôle se fait au check-in. C’est à ce niveau que les mesures de sécurité, qui existaient déjà, ont été renforcées.

Les mesures d’octroi de visas aux Libanais seront-elles plus strictes désormais?

Il n’y aura aucun changement dans ce sens et la procédure restera la même. En revanche, le gouvernement belge prendra de nouvelles mesures et augmentera le contrôle aux frontières, comme le fait déjà la France depuis les attentats du 13 novembre 2015. C’est de cette manière que nous pourrons stopper les terroristes.

Existe-t-il une collaboration entre la Belgique et le Liban dans le secteur de la sécurité et de la lutte antiterroriste?

Il existe une double collaboration sur ce plan: d’abord sur le plan belgo-libanais et Europe-Liban. Il y a eu à Beyrouth, dernièrement, un workshop financé par l’Union européenne, auquel ont assisté les plus grands experts en matière de lutte contre le terrorisme. Cette collaboration existe bel et bien, mais elle est confidentielle.

La Belgique a-t-elle été attaquée en tant que telle ou en tant que pays où se trouvent des institutions de l’Union européenne?

La Belgique a été attaquée pour ces deux raisons. D’abord, car elle fait partie de la coalition anti-Daech. Les attaques contre l’aéroport de Bruxelles montrent clairement qu’elle a bien été visée à ce titre. En second lieu, l’attaque du métro Maelbeek, qui se situe à proximité des bureaux utilisés par l’Union européenne, démontre que Bruxelles a été atteinte parce qu’elle est le siège de plusieurs institutions de l’UE.

Existe-t-il un maillon libanais dans la filière jihadiste franco-belge?

Selon les informations que nous avons entre les mains, ceci n’est pas le cas. Les jihadistes sont partis combattre en Syrie mais, à aucun moment, ils ne sont passés par le Liban. Ils ont utilisé d’autres aéroports dans la région. Non, le Liban ne fait pas partie de la filière franco-belge.


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