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LA TURQUIE AUX PRISES AVEC SES DÉMONS

24-02-2016

Guillaume Berlat - Prochetmoyen-orient.ch

« Le monde entier, fût-il ligué contre toi, ne peut te faire le quart du mal que tu te fais à toi-même ». A la lumière des derniers évènements qui secouent son pays, le président Recep Tayyip Erdogan gagnerait à méditer ce proverbe turc.

Alors qu’il dispose de tous les atouts en main (politiques, économiques, diplomatiques, militaires, géopolitiques, culturelles.) pour faire de la Turquie un Etat incontournable, une « nation indispensable » dans la mêlée mondiale, n’est-il pas en passe de la transformer bien malgré lui en Etat paria ? A vouloir ressusciter l’empire Ottoman, ne va-t-il pas en être le fossoyeur ? En l’absence d’une inflexion notable à très brève échéance, la politique du régime actuel risque de solder par une impasse et un désastre. La seule comparaison qui tienne est celle qui confronte le présent au passé, l’existant au révolu. Un retour sur les fastes de l’Empire ottoman, puis sur la naissance de la République turque s’impose pour mieux saisir les raisons des évolutions récentes du régime à la faveur de la prise du pouvoir par l’AKP (Parti de la justice et du développement) et de l’effet boomerang des « révolutions arabes » (Syrie).

L’EMPIRE OTTOMAN : LA SUBLIME PORTE

L’histoire d’un empire d’une exceptionnelle longévité explique les raisons d’un passé glorieux.

Une histoire d’empire qui finit mal. L’Empire ottoman dure de 1299 à 1923. Il s’étend au faîte de sa puissance sur trois continents : toute l’Anatolie, haut-plateau arménien, Balkans, pourtour de la mer Noire, Syrie, Palestine, Mésopotamie, pourtour de la péninsule arabique, Égypte et une partie du littoral de l’Afrique du Nord. À l’issue de la Première Guerre mondiale, il se retrouve dans le camp des pays vaincus. Le 10 août 1920, le traité de Sèvres, signé entre alliés et mandataires du sultan Mehmed VI, l’ampute d’une grande partie de ses territoires qui deviennent soit indépendants (Arménie) ou autonomes (Kurdistan turc), soit placés sous occupation des puissances victorieuses (accords Sykes-Picot). Les membres du gouvernement impérial impliqués dans le génocide arménien sont condamnés. Le 24 juillet 1923, le traité de Lausanne, signé entre le gouvernement provisoire de Mustafa Kemal et les pays vainqueurs, redéfinit les frontières de la Turquie, annule le traité de Sèvres. Il renonce à créer un Kurdistan turc et lève certaines des restrictions imposées par le traité de Sèvres. Bien que Mustafa Kemal ait proclamé la laïcité du futur état turc, le traité de Lausanne prévoit une « purification ethnique » pour « éviter de futurs conflits ». Le 1er novembre 1922, le sultanat est aboli. Le 29 octobre 1923, la République de Turquie est proclamée avec pour premier président, Mustafa Kemal1.

Un passé glorieux qui perdure. D’une longévité exceptionnelle dans l’histoire des empires, l’Empire ottoman marque d’une empreinte profonde l’histoire de six siècles. Il fonde tout naturellement sa puissance sur sa force militaire, son « hard power » pour imposer son hégémonie sur les Etats tombant sous sa coupe. « Les Turcs n’étaient aptes qu’à la Guerre ; la guerre, c’est la vie des Turcs, disaient les Vénitiens, la paix, c’est leur mort »2 ! Après la Chute de Constantinople (1453), les guerres ottomanes en Europe opposent l’Empire ottoman en expansion au nord et à l’ouest, à l’Europe chrétienne du XIVe siècle au XVIIIe siècle3. Ses principaux adversaires sont la République de Venise, l’Autriche habsbourgeoise et la Pologne ; s’y ajoute la Russie vers la fin du XVIIe siècle. Au sud de la Méditerranée, ses conquêtes s’étendent jusqu’à l’Algérie en passant par l’Egypte. Mais, l’Empire ottoman utilise également tous les instruments de la puissance douce (« soft power ») pour étendre son influence à l’extérieur. Dans les relations internationales, l’Empire ottoman est plus connu sous le vocable de Sublime Porte ottomane, du nom de la porte d’honneur monumentale du grand vizirat, siège du gouvernement du sultan à Constantinople. Il possède une grande tradition diplomatique dont il influence les règles, les traditions, les méthodes4. Enfin, il attache de l’importance au développement culturel et artistique.

Depuis presque deux décennies, la Turquie évolue entre paradoxes et obsessions.

LA RÉPUBLIQUE TURQUE : LA PORTE ÉTROITE

Dérive autoritaire à l’intérieur et état de guerre à l’extérieur sont les marques du régime turc.

La dérive autoritaire du régime. La République turque est fondée en 1923 par Mustafa Kemal sur les décombres de l’empire ottoman. Après la Seconde Guerre mondiale, la Turquie, pont entre l’Orient et l’Occident, se projette dans le rêve d’une « occidentalisation » continue dont l’aboutissement, après l’adhésion à l’OTAN en 1954, devait être l’adhésion à l’Union européenne. La prise du pouvoir par l’AKP marque un tournant, une rupture. « La théocratie y revient en boomerang »5. Aujourd’hui, nous sommes loin du compte. « Recep Erdogan semble gravement atteint par l’hubris, la démesure orgueilleuse des Grecs anciens, dont Thucydide dit qu’elle précipite la chute d’Athènes »6. Il n’est qu’à voir le palais démesuré qu’il se fait construire. La marge de tolérance envers les voix discordantes se rétrécit. Le torchon brûle avec les médias indépendants (en particulier les proches de la confrérie Gülen) ; l’institution judiciaire ; les dénonciateurs des scandales de corruption impliquant la famille du président ; les universitaires signataires d’une pétition réclamant la fin des opérations de l’armée contre les Kurdes, Kurdes (question baromètre de la démocratie) avec lesquels il rompt la trêve, les canaux de communication … « Cette obsession du contrôle révèle en réalité les fragilités d’un régime qu’on croyait tout-puissant »7. La Turquie traverse une crise de gouvernance interne grave qui se nourrit des problèmes de son voisinage qu’elle a indirectement alimentés.

Le tournant des « révolutions arabes ». Les temps ont bien changé. Les « révolutions arabes » sont passées par là. Le président turc manifeste sa volonté d’hégémonie néo-ottomane sur le Proche-Orient : brouille avec l’ancien allié Bachar Al-Assad ; avec le monde chiite ; l’Egypte du maréchal Al Sissi ; la Russie ; rupture avec Israël ; refroidissement avec Washington . Au ministre des Affaires étrangères (ancien universitaire), Ahmet Davutoglu, qui résume sa conception de la diplomatie par la formule « zéro problème avec ses voisins », le nouveau premier ministre, le même Ahmet Davutoglu, qui succède à son mentor propulsé président de la République doit faire face à une situation nouvelle : « zéro amis ». Son seul point d’appui encore solide est l’Arabie saoudite dont on mesure les vulnérabilités (Cf. chute du prix du pétrole). La Turquie passe d’une politique d’influence à une politique d’ingérence8. Son président joue les pyromanes en Syrie9 et en Irak. La Turquie rêve d’Empire ottoman mais craint la création d’un Kurdistan syrien à ses frontières. Sa priorité est la lutte contre les Kurdes à l’intérieur (le cessez-le-feu vole en éclats en août 2015)10 et en Syrie (Cf. siège de Kobané) et non la lutte contre l’EIIL qu’elle aide en sous-main. « L’ex-Constantinople a longtemps été baptisée ‘l’autoroute du djihad’ avant d’être frappée en plein coeur le 12 janvier, par ce même djihadisme qu’elle est accusée d’avoir ménagé’ »11. Par sa stratégie de tension, la Turquie tombe dans le piège qu’elle a elle-même armée.

LE SECOND EMPIRE : LA PORTE CLOSE

A trop jouer l’ambigüité, la Turquie se trouve déstabilisée et affaiblie.

Les conséquences de l’ambiguïté. « L’idéologie est une forme privilégiée de l’aveuglement » (Marc Ferro). Pôle de stabilité régionale (76 millions d’habitants) pendant les deux premiers mandats de l’AKP, la Turquie présente désormais le profil d’un Etat déstabilisé sous l’effet cumulé de choix politiques hasardeux de son président et du chaos proche-oriental. On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, dit-on ! Dès le début de la révolution syrienne, les islamo-conservateurs au pouvoir à Ankara soutiennent les principaux groupes armés salafistes, utilisés avec un double objectif : combat contre Bachar Al-Assad et remède efficace contre les l’irrédentisme des kurdes syriens. Il faut attendre l’été 2015 pour que le président Erdogan choisisse son camp, celui de la coalition internationale mise sur pied par Washington pour lutter plus efficacement contre l’EIIL. Mais le ver est déjà dans le fruit. Profitant de la présence d’1,7 millions de réfugiés syriens12, d’une frontière poreuse avec la Syrie (900 km) et de « cellules dormantes » sur le sol turc, l’Etat islamique se retourne contre son ancien protecteur. Le pays subit plusieurs attentats (6 juin, 20 juillet, 10 octobre 2015, 12 janvier, 17 février 2016) dont l’avant-dernier frappe des Occidentaux (touristes allemands) à Istanbul. L’EIIL se venge de la Turquie qu’il accuse de complicité avec l’Occident ! Les Kurdes se vengent de la chasse qui leur est faite. La fable de l’arroseur arrosé13.

La déstabilisation et l’affaiblissement. « La tectonique des plaques, dans l’ensemble du Moyen-Orient, s’exerce désormais au détriment de la Turquie »14. Après tant de promesses envolées et d’engagements non tenus, il n’est pas surprenant que les Turcs ne croient plus aux miracles. Affaibli à l’intérieur et à l’extérieur, le néo-sultan ne trouve pas mieux à faire que de qualifier ses adversaires de « traitres » ou de « terroristes », de bombarder les Kurdes en Irak, en Syrie. En promettant un contrôle plus efficace des migrants à destination de la Grèce, il tente d’obtenir les bonnes grâces de l’Union européenne, à savoir une manne financière de trois milliards d’euros, une certaine mansuétude sur les violations des droits de l’homme et l’ouverture de nouveaux chapitres de négociation. Tout ceci peine à masquer une vulnérabilité politique (les dérives de l’autoritarisme) ; sécuritaire (avec la multiplication des attentats) ; économique (affaiblissement du secteur touristique très sensible à la sécurité) ; diplomatique (isolement sur la scène régionale et internationale). Les métastases de la guerre en Syrie peuvent ronger la stabilité du pays. La Turquie devrait se souvenir du temps révolu où elle nourrissait l’espoir que les ennemis d’aujourd’hui seraient un jour ses partenaires, voire ses amis. En revenant à sa diplomatie traditionnelle, sa position et son rôle dans la région et dans le monde seraient renforcés.

APRÈS L’IMPASSE, L’IMPLOSION ?

Le président Recep Tayyip Erdogan serait bien inspiré de prendre connaissance des réflexions de l’ancien ambassadeur de Tunisie auprès de l’UNESCO, Mezri Haddad : « je suis un réaliste, qui plutôt que de se laisser éblouir par les décors phosphorescents, médite les leçons de l’histoire, observe les tendances lourdes qui sont à l’oeuvre dans toutes sociétés et appréhende les effets d’agrégations induits par les grands bouleversements politiques ou sociologiques »16. Le risque est grand que la crise syrienne engendre une spirale de la violence et du chaos qui vienne un jour ou l’autre à bout du pouvoir d’Erdogan (Dorothée Schmid). Pour lui, l’heure de vérité est proche. Il doit en finir avec une vision amnésique du réel, une diplomatie de l’entêtement. Un changement de paradigme s’impose, surtout après l’attentat de Sultanahmet. C’est pour lui une urgence absolue. L’enchevêtrement des conflits internes et externes appelle la recherche des solutions complexes et courageuses, une sorte de « patience stratégique ». Impuissant à diriger l’Histoire, le président Erdogan devrait en tirer la leçon que la meilleure façon de l’affronter serait d’en finir avec ses démons.


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