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Dans le nord de la Syrie, une victoire à partager...

11-02-2016

Scarlett HADDAD - O.L.J.

Les forces du régime syrien et leurs alliés sont désormais à 20 kilomètres de la frontière turque. Les développements sur le terrain semblent se précipiter et aussi bien à Alep qu'à Azzaz (la bourgade frontalière avec la Turquie où les pèlerins libanais de retour d'Irak ont été détenus pendant près d'un an en 2012-2013), de plus en plus de voix s'élèvent pour conclure des compromis avec l'armée régulière syrienne.

Il est donc désormais clair que le régime syrien est déterminé à reprendre le contrôle d'Alep et de ses environs dans les plus brefs délais, indépendamment de l'avancée du processus de réconciliation politique. La bataille peut prendre deux ou trois mois, mais il semble que l'aviation russe est en train de faire un forcing pour accélérer les événements. Pour l'instant, les forces du régime adoptent la tactique de l'encerclement plutôt que celle de l'invasion, particulièrement coûteuse en hommes (civils et militaires) et en matériel.

Même les médias occidentaux, peu connus pour leur complaisance à l'égard des forces du régime et leurs alliés, évoquent de plus en plus la chute d'Alep, estimant qu'elle constituerait, si elle a lieu, un tournant dans la guerre syrienne en faveur du régime de Bachar el-Assad. En principe, l'avancée des forces du régime devrait donc se poursuivre en direction de Jisr el-Choughour et Idleb, entraînant la fermeture presque totale de la frontière syro-turque. Si cette percée se précise, il ne restera alors plus au Nord que la région de Raqqa et celle de Hassaké, cette dernière étant en majorité peuplée de Kurdes.

C'est dans cette dynamique ascendante pour les forces du régime syrien qu'est tombée la déclaration saoudienne prônant une intervention militaire terrestre en Syrie, via la Turquie pour, en principe, combattre l'État islamique. Les dirigeants saoudiens ont d'ailleurs précisé avoir tâté le terrain avec l'administration américaine et avec les alliés au sein de la coalition occidentale en vue d'envoyer au plus tôt des troupes terrestres dans le nord de la Syrie, en coordination avec la Turquie. Interrogé sur la question, le secrétaire d'État américain John Kerry a accueilli favorablement cette idée et aussitôt les Saoudiens ont commencé à parler de la tenue de manœuvres militaires sous le nom de la « Tempête du Nord » en préparation à la participation à une opération terrestre en Syrie. Cette éventualité laisse toutefois perplexe le camp adverse qui se demande quelle sera la portée de cette intervention et contre qui elle est réellement dirigée. Pour les Iraniens, elle ne ferait que compliquer la situation en Syrie. À travers cette déclaration, les dirigeants iraniens expriment leur réserve à l'égard de cette initiative qu'ils considèrent dirigée principalement contre eux, contre les Russes et contre l'armée syrienne, en dépit des affirmations saoudiennes de vouloir combattre Daech.

Un diplomate des pays du Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a toutefois une autre lecture de cette initiative. Ce diplomate chevronné établit une comparaison entre la volonté de la coalition internationale, et principalement de l'Arabie saoudite, d'envoyer des troupes terrestres en Syrie et la chute de Berlin à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les Soviétiques avaient conquis Berlin, mais les alliés occidentaux se sont empressés d'envoyer des troupes pour récolter une partie de la victoire et empêcher les Soviétiques de se présenter en libérateurs. Selon lui, les Saoudiens et leurs alliés souhaiteraient donc avoir une part dans la victoire sur l'EI en voyant que les événements semblent se précipiter et que la reprise du contrôle d'Alep par le régime et ses alliés est devenue une possibilité concrète. Le diplomate précité affirme que si ce projet prend forme, l'intervention terrestre des Saoudiens, des Turcs et de leurs alliés devrait avoir lieu dans les provinces de Raqqa et de Hassaké pour couper court à une éventuelle percée des forces du régime et de leurs alliés dans ces provinces considérées comme le véritable bastion de Daech, sachant qu'à Hassaké, un des aéroports est déjà tenu par les Américains et est utilisé par eux comme une base militaire.

L'intervention terrestre saoudienne ne devrait donc pas avoir lieu dans le secteur sous contrôle russe, pour ne pas provoquer, comme l'aurait déclaré John Kerry à ses interlocuteurs de l'opposition syrienne à Riyad, « une guerre entre Russes et Américains ». Elle viserait plutôt à permettre aux Saoudiens et à leurs alliés de contrôler une portion de territoire en Syrie, sous le titre de la lutte contre le terrorisme de l'État islamique. Le nord de la Syrie serait ainsi en quelque sorte le « nouveau Berlin » du XXIe siècle, partagé entre les différents camps qui se battent en Syrie. De la sorte, les Saoudiens et leurs alliés empêcheraient le régime et ses alliés d'avoir une victoire totale sur le terrain, tout en respectant l'exigence américaine d'empêcher l'entrée des forces du régime syrien dans les territoires du Nord-Est qui seront libérés de l'EI.

Ce serait donc dans le but de délimiter les différents territoires et d'éviter un contact direct avec les Russes que le roi de Bahreïn se serait rendu à Sotchi pour rencontrer le président russe Vladimir Poutine. Pour amadouer ce dernier, le roi de Bahreïn lui aurait même offert en cadeau une épée damascène, dite celle de « la victoire ». Un cadeau symbolique et une visite-clé qui, selon le diplomate du Brics, n'aurait pas pu avoir lieu sans l'aval des Saoudiens dont l'armée appuie directement les autorités de ce petit royaume. Après cette visite, le Kremlin a d'ailleurs annoncé que le roi Salmane devrait se rendre à Moscou en mars...


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