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Antoine Chedid, le modèle libanais face à l’extrémisme

19-11-2014

RPL France

Allocution du Président du RPL le docteur Antoine CHEDID lors d'une conférence sur le Moyen Orient organisée à la Sorbonne par l'académie géopolitique de Paris.


Alors que les frappes aériennes de la coalition internationale et les forces syriennes, irakiennes et kurdes tentent de combattre les extrémistes en Syrie et en Irak, un front extrémiste "explosif" est en train d'émerger au Liban, le pays qui accueille déjà 1,5 million de réfugiés syriens et plusieurs milliers de djihadistes qui attaquent régulièrement l’armée libanaise à la fois dans les villes et à la frontière avec la Syrie.

La transgression répétée de la frontière libanaise par les djihadistes et l'exécution d'otages de l’armée libanaise ont créé des ondes de choc au pays du cèdre. Bien que l'EI n'ait pas encore occupé de territoires libanais, des bastions du front al-Nosra se mettent en place dans les montagnes à l'est du pays, ainsi que le recrutement de combattants dans les communautés limitrophes de la Syrie. En s’appuyant sur des cellules dormantes à Tripoli et à Akkar, l’EI espérait s’appuyer aussi sur certaines forces politiques pour atteindre leurs objectifs de s'emparer du Nord/Est du Liban avec un accès à la mer méditerranée mais la dernière bataille que l’armée a livré contre les terroristes dans la ville côtière du Liban nord Tripoli a prouvé le contraire puisque les djihadistes n’ont retrouvé aucun appui et ont été délogés de la ville par l’armée libanaise.

Malgré leurs angoisses, les libanais ne veulent pas que leur pays redevienne le territoire sur lequel les conflits régionaux se reflètent. Ils sont déterminés à le défendre et le préserver mais l'État islamique voit le Liban comme un "objectif à court et long terme". Pourquoi ? C’est certainement parce que le modèle libanais est l’antithèse de l’EI qui est basé sur le salafisme, l'apostasie (takfir) et sur la pensée unique qui ne respecte pas l’autre et ne tolère pas un pays multiculturel et multiconfessionnel comme le Liban où règne le dialogue et le vivre ensemble.

Durant la visite de Benoît XVI au Liban, le Pape avait remis aux responsables des communautés chrétiennes l’exhortation apostolique post-synodale pour le Moyen Orient. Parmi les points essentiels de ce document, fruit des réflexions, débats et propositions du synode : le dialogue islamo-chrétien, considéré comme le seul rempart aux dangers de l’islamisme dans la région. Ce dialogue fondé sur la vérité, soucieux du bien commun, promoteur de justice et de citoyenneté s’avère être particulièrement important au Liban, où chrétiens et musulmans partagent, de très longue date, une même histoire et un même destin, dans un pays aux multiples confessions religieuses : c’est ce que l’on a coutume d’appeler, « le modèle libanais ».

Dans ce modèle, les clivages politiques ne recoupent pas toujours l’appartenance confessionnelle. Les clivages ne sont jamais à l’origine communautaires, mais la logique du système politique libanais les enferme avec le temps dans cette logique. Aujourd’hui, au Liban comme dans toute la région, la situation dépasse les clivages communautaires, même si elle est présentée et interprétée dans une grille de lecture communautaire.

Le Liban représente, pour son entourage et pour le monde, une terre d’enracinement et de dépassement, une terre d’accueil et de brassage, de croyances, de cultures, de langues et de civilisations diverses, un concentré de contradictions mais aussi, et surtout, un espace où s’opèrent sans cesse, parfois avec tensions et violence, des synthèses fécondes et signifiantes. Les années de guerre de 1975 à 1990, guerres des autres au Liban dues aux influences étrangères, régionales et internationales, mais aussi aux déchirements et aux divisions engendrés par des cycles interminables de violences souvent absurdes, n’ont pas entamé l’enthousiasme des libanais et leur élan pour leur pays. Paradoxalement, la conscience des libanais de leur appartenance à une commune identité n’a pas été atteinte, ni d’ailleurs, le besoin du « vivre ensemble », qui demeure viscéralement ancré auprès des différentes composantes du Liban mais qui reste encore à parfaire.

Même si les libanais se montrent incapables de se mettre d’accord sur une nouvelle forme de gouvernance, ils continuent à proclamer, en dépit de toutes leurs mauvaises expériences dans le passé, leur attachement à leur pays et au vouloir vivre ensemble, écartant ainsi toutes les velléités de séparation et de partition du pays. Le Général Michel Aoun, premier ministre à l’époque, disait « Le Liban est trop grand pour être avalé et trop petit pour être divisé ». Cette devise adoptée par les libanais leur a fait comprendre que le « mystère de l’unité dans la diversité » est au cœur du drame et des atouts de l’aventure libanaise et constitue le défi permanent de ce pays et la richesse de son apport à lui-même, au Moyen Orient et au Monde.

Ce petit pays de la Méditerranée orientale constitue un carrefour des civilisations et constitué d’une mosaïque de religions où se croisait sur son territoire une grande variété de peuples, de cultures, de communautés et de religions, Il est une terre de refuge et espace de liberté pour les minorités persécutées en Orient, une démocratie évolutive, forcément consensuelle, dans une région tout à fait différente.

A un moment très critique de l’évolution politique dans l’ensemble des pays du Proche Orient, il est opportun de s’interroger sur les acquis, les enseignements et les perspectives du « modèle libanais », sur son attractivité pour le monde arabe actuellement secoué par la violence qui aspire à la liberté et à la démocratie. Ce modèle conserve une certaine utilité pour les parties prenantes régionales et internationales et doit être un exemple du vivre ensemble dans cette région du monde.

En attendant que la démocratie majoritaire à l’occidentale, sous laquelle n'existe aucune garantie légale pour les minorités, puisse fonctionner au Moyen-Orient, une solution consociative constituerait une solide base de réforme, mais elle nécessiterait une coopération régionale et internationale et surtout un vrai et un juste respect du partage de pouvoir entre toutes les composantes de cette région. Le Liban apparaît comme un modèle pour un Moyen Orient post état islamique car malgré ses défauts, le modèle constitutionnel libanais, le modèle consociatif de partage de pouvoir, assurant une certaine stabilité malgré une pléthore de minorités (chrétiens catholiques et orthodoxes, sunnites, chiites, druzes et autres), pourrait être considéré comme une solution réaliste au Moyen-Orient, une solution pouvant assurer une sorte d'équilibre entre minorités et majorités, et une stabilité relative inter-ethnique et politique dans la région.

Le Liban est plus qu’un pays, le Liban est un message, affirmait solennellement sa sainteté le Pape Jean Paul II lors de sa visite historique au pays du Cèdre en 1997. Cette affirmation se confirme car, actuellement, le Liban est plus que jamais une nécessité pour lui-même et pour la région. Son modèle pourrait ainsi limiter la menace terroriste à laquelle nous faisons tous face.

Dr Antoine CHEDID
Président RPL France


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